Avec ses fondements nombreux, le conflit géorgien apparaît complexe. Il puise ses origines, à la fois, dans les intérêts stratégiques de la Russie, dans la géopolitique, mais aussi dans le domaine économique. La géopolitique du Caucase est singulière du fait que la région abrite une myriade de peuples et groupes ethniques. En effet, plus de 40 peuples s’y entremêlent sur un espace de 400 000 km². Si nous prenons la langue comme critère, nous obtenons plus d’une centaine d’idiomes parlés.
La question des frontières
Zone carrefour, aux marges de puissants voisins (successivement la Grèce hellénistique, l’Empire Romain, la Perse, l’Empire Byzantin, les Mongols, les Turcs ou les Russes), le Caucase constitue depuis des siècles une aire de refuge mais aussi un espace disputé et convoité. Il faut rappeler que la Géorgie, comme ses voisins l’Arménie et l’Azerbaïdjan, n’a été incorporé que de manière tardive à l’Empire russe au début du XIXe siècle et elle le restera jusqu’à la dislocation de l’URSS en 1991. Selon le géographe Jean Radvanyi, « le pouvoir soviétique a largement contribué à créer ces foyers de tensions. Effectuant des regroupements critiqués, laissant de côté certains peuples qui réclament aujourd’hui leur propre territoire, divisant d’autres, la politique stalinienne de démarcation ethnique laisse aux Etats successeurs de l’URSS une situation explosive ».
Les problèmes de frontières ne se limitent pas à la seule Géorgie et au Caucase. Nous pouvons rencontrer des difficultés similaires en Transnistrie (est de la Moldavie) ou en Crimée (sud de l’Ukraine à majorité russe). La signature, le 8 décembre 1991 à Minsk de l’acte officiel marquant l’éclatement de l’URSS, aboutit sur une situation où les frontières établies ne correspondent ni à des limites géographiques, ni à des étapes dans la constitution de l’Empire russe. En effet, les frontières de la Russie correspondent à celles choisies sous Staline pour délimiter la principale des républiques soviétiques. Depuis 1991, les tentations et les déclarations révisionnistes sont nombreuses dans presque tous les pays nés de l’ex-URSS pour retoucher les frontières. Jusqu’à ce jour, aucune solution n’a vraiment été envisagée pour aboutir à une sortie de crise.
La question géorgienne
La situation explosive se retrouve notamment en Géorgie, comme l’illustre le conflit armé du mois d’août dernier. A la chute de l’URSS, l’Abkhazie et l’Ossétie du Sud entrent en rébellion contre Tbilissi et font sécession sans être reconnues par la communauté internationale, réclamant leur indépendance, voire leur rattachement à la Russie. Il faut rappeler que l’Ossétie du Nord est l’une des 7 petites républiques autonomes qui dépendent de la fédération de Russie dans le Caucase dont la plus connue est sans conteste la Tchétchénie. En août, le président géorgien, Mikhail Saakachvili, a décidé de rétablir par la force la souveraineté sur l’ensemble du pays. Il s’était engagé, depuis son arrivée au pouvoir, à réintégrer les deux républiques rebelles.
Le positionnement russe
La (prévisible) réaction russe ne s’est pas fait attendre. Sous prétexte de défendre des citoyens russes opprimés, Moscou est intervenu dans le conflit. Le parlement, puis le président Medvedev ont successivement reconnu l’indépendance des deux régions séparatistes. Le conflit en Géorgie d’août 2008 n’est pas le premier dans la région. Il y eut deux précédents depuis la fin de l’URSS : un en 1991-1992 (l’accord prévoyant la cessation des hostilités signé entre Eltsine et Chevardnadze, l’ancien président géorgien, incluait une clause qui permettait aux forces russes de stationner en Ossétie du Sud : depuis lors, ces unités n’ont pas bougé) et un second en 2004.
Depuis la dislocation de l’URSS, la Russie a toujours défendu l’idée qu’elle soutiendrait ses compatriotes de l’étranger. En 1992, 25 millions de russes vivaient en dehors des frontières extérieures de la Russie, auxquels on peut ajouter les 5 à 11 millions de russophones (l’amalgame entre russes et russophones étant fréquent). En août 1994, Eltsine signait un décret confirmant que la Russie « protégera par tous les moyens nécessaires les intérêts de ses concitoyens à l’étranger ». Ainsi, Moscou a toujours des vues sur ce qu’elle appelle « l’étranger proche », c’est-à-dire sur les anciens pays de l’ex-URSS.
Depuis une décennie, Moscou s’est servi des revendications des deux régions sécessionnistes pour tenter de maintenir son influence dans le Caucase. La Russie les soutient systématiquement, s’opposant aux tentatives géorgiennes pour les réintégrer. Elle a été jusqu’à accorder des passeports russes aux ressortissants de ces régions sécessionnistes créant de fait une situation diplomatique inédite. La révolution des roses en Géorgie, comme celle orange en Ukraine, traduit la perte d’influence de Moscou dans ce qu’elle désigne toujours comme composant son environnement stratégique. D’une certaine façon, la Russie n’a pas définitivement tourné la page de l’URSS. C’est d’autant plus le cas qu’il existe dans les nouveaux pays issus de l’éclatement de l’URSS de forts courants pro-russes. En Ukraine, par exemple, 17,3% de la population se déclarent russes et votent en conséquence pour les candidats pro-russes.
Les questions du rapprochement géorgien avec l’OTAN et des hydrocarbures
Deux éléments géopolitiques, dans le Caucase, menacent les intérêts vitaux de la Russie dans le Caucase : le rapprochement de la Géorgie avec l’Occident et l’OTAN ainsi que le projet TRACECA. Depuis l’indépendance de la Géorgie, la Russie et la république caucasienne entretiennent de façon systématique de mauvaises relations diplomatiques. Dès 1991, la Géorgie a voulu marquer son autonomie, refusant même dans un premier temps de se rallier à la CEI. La révolution des Roses en 2003 a accéléré le processus de rapprochement avec l’Occident. Depuis l’arrivée au pouvoir de Mikhail Saakachvili, les relations diplomatiques entre Moscou et Tbilissi n’ont cessé de se dégrader.
Le projet TRACECA (« Transport Corridor Europe Caucase Asie ») est un projet financé par l’Union Européenne qui vise à la création d’infrastructures de transport dans un corridor reliant la Chine à l’Europe par le Caucase, en évitant sur la totalité du parcours la Russie. Complètement contraire aux intérêts russes dans la région, ce projet vise clairement à réduire l’influence de Moscou dans le Caucase et à faciliter l’acheminement, vers l’Europe, du pétrole de la mer Caspienne. Des oléoducs (le volet INOGATE du projet TRACECA concerne les hydrocarbures) relient aujourd’hui par exemple Bakou aux ports de Ceyhan (Turquie) et de Soupsa (Géorgie) en direction de l’Europe.
La crise d’août 2008 ne serait donc se résumer aux seules volontés sécessionnistes de l’Abkhazie et de l’Ossétie du Sud. La géopolitique du Caucase est complexe, les foyers de tension étant aussi nombreux que les acteurs. Le cessez-le-feu demeure fragile et, malgré l’arrêt des hostilités, le conflit semble loin d’être résolu dans le long terme.
